“On a toujours pensé qu’on allait inventer quelque chose”
Il a transformé une friche industrielle marseillaise en référence culturelle mondiale. Hommage à Philippe Foulquié, disparu le 21 avril 2026 à l’âge de 82 ans.
Une figure fondatrice des politiques culturelles
Sa disparition met en lumière l’immense lègue qu’il laisse à plusieurs générations d’opérateurs artistiques et culturels et aux politiques culturelles, en ayant ouvert la voie vers l’invention d’un lieu, la Friche la Belle de Mai (Marseille) qui est regardé aujourd’hui comme la réalisation d’une utopie et fait référence dans le monde entier.
L’histoire de la Friche est marquée par celle de son parcours personnel ancré dans un militantisme politique et porté par la conviction du rôle politique des créateurs pour fonder une culture populaire qui élargit sans cesse son public.
Il cherche, il tente, il bâtit, dans la rencontre avec les artistes, des principes fondateurs qui placent la notion de production comme vecteur de socialisation de la culture au cœur des projets et des initiatives qu’il accompagne depuis les années 1970.
Sa carrière culturelle débute aux côtés de Jacques Lichvine et Hervée de Lafond lorsqu’il est administrateur du Théâtre de l’Unité. Elle se poursuit dans un fort attachement qui ne le quittera jamais à l’art de la marionnette, dont il devient un des grands spécialistes français en dirigeant des festivals ou en prenant les fonctions de délégué du Centre National des Marionnettes.
C’est la marionnette qui l’amène jusqu’à Marseille pour fonder et inventer en 1987 le Théâtre Massalia en résonance avec l’impulsion donnée par Dominique Wallon (Ville de Marseille) et Reine Prat (DRAC).
Ce mouvement créatif est le ferment de l’histoire de la Friche. Lors de l’anniversaire des 30 ans de la Friche, Philippe Foulquié dira : « Cela n’existait pas un théâtre de marionnettes en France, il fallait l’inventer. La Friche, c’est pareil. Il n’y avait pas d’école de directeur de Friche. On explorait. Et on était libres. »
L’invention collective de la Friche la Belle de Mai
Lorsque la Ville de Marseille, par la voix de Christian Poitevin, maire-adjoint à la Culture, proposa en 1990 à plusieurs producteurs d’investir d’anciennes friches industrielles pour revitaliser des espaces urbains délaissés, Philippe Foulquié engage d’abord le Théâtre Massalia dans l’expérience de la Friche Magallon, avant d’ouvrir un laboratoire avec les complices du début, Alain Fourneau, puis Ferdinand Richard, et les complices de toujours, Fabrice Lextrait, pour engager une communauté d’artistes dans l’invention d’un lieu qui deviendra la Friche la Belle de Mai.
Au fil des années, au sein de la direction du Théâtre Massalia et de Système Friche Théâtre, ses combats sont artistiques, institutionnels, politiques. Ses intuitions et convictions sont largement partagées au sein d’un collectif qui ne cesse de grandir, de se diversifier. Il attire l’intérêt de Jean Nouvel pour porter cet élan et produire, avec plusieurs complices dont Fabrice Lextrait, le texte fondateur « Un projet culturel pour un projet urbain ».
En réalité, il n’écrit pas un projet mais pose des principes actifs encore à l’œuvre aujourd’hui : la génération de dispositifs de production et l’implication des artistes dans un concernement qui dépasse l’expérience de la création dans une fabrique de la ville en les hébergeant dans le long terme et en les impliquant dans la définition du lieu.
Au fil de cette construction, il s’entoure de personnalités artistiques et intellectuelles parmi lesquelles Patrick Bouchain et Robert Guédiguian, qui contribuent à inscrire durablement la Friche dans un dialogue entre création, architecture et engagement politique.
Une œuvre institutionnelle et un héritage vivant
Plus tard, il pressent les changements d’époque et les besoins de sécurisation foncière dans un Marseille rattrapé par les spéculations foncières et porte l’élan de la création d’une société coopérative d’intérêt collectif pour s’inscrire dans la durée et porter un bail de 45 ans consenti par la Ville de Marseille.
Il quitte la Friche pour partir à la retraite à la fin de l’année 2010. La très belle fête qui lui est organisée témoigne des attachements et de la reconnaissance d’une large communauté constituée d’artistes, d’équipes professionnelles qui ont grandi avec la Friche, de producteurs, d’élus, d’architectes.
Il laisse derrière lui une pensée, une histoire, une œuvre, des fondations solides et non un modèle comme il aimait s’en défendre, même si au fond la singularité et le pouvoir instituant de la Friche ont inspiré et façonné tout un pan des politiques culturelles d’aujourd’hui et certainement de demain.
On pouvait le croiser régulièrement à la Friche qui restait l’une de ses maisons sur laquelle il veillait et au sein de laquelle il continuait à nourrir sa curiosité et sa passion pour les artistes et les gens.
La Friche restera sous le regard bienveillant de ce père fondateur pour encore très longtemps.
« LE PROJET QUI N’AVAIT PAS DE PROJET »
Replongez dans l’histoire de la Friche avec une interview de Philippe Foulquié et Christian Poitevin menée par le journaliste Gilles Rof à l’occasion des 30 ans de la Friche la Belle de Mai.
Friche la Belle de Mai
41 Rue Jobin,
13003 MarseilleRendez-vous sur www.lafriche.org
